Publié le 25 Janvier 2015

La Turnàta

"La Turnàta" est le nouveau seul en scène d'Hervé Guerrisi sur le thème de l'émigration italienne, après "Cincali!", la suite de ce cycle "Italiani Cincali" créé en Italie et donc, en italien, par Mario Perrotta (qui signe les textes originaux avec Nicola Bonazzi, et également la mise en scène de la version française, traduite et adaptée par Hervé Guerrisi).
Comme je ne bloggais pas au moment où j'ai vu "Cincali!", je ne vous en ai pas parlé sur ce blog. Il faut quand même que je vous en dise un mot, d'autant que je pensais que le spectacle ne tournait plus, mais Hervé Guerrisi a sous-entendu hier qu'il le reprendrait encore, sans doute la saison prochaine.

"Cincali!", ça veut dire "gitan", c'était l'insulte que le bon peuple 'autochtone' adressait aux immigrés italiens dans les années 50, dans les pays où ils étaient venus pour trouver du travail. Dans ce premier volet, Guerrisi était parti sur les traces de sa propre histoire, et il racontait, d'abord par son témoignage, ensuite par le texte de Mario Perrotta et Nicola Bonazzi, l'émigration italienne en Belgique, la vie de mineur dans les charbonnages... Tout était parti d'une phrase, "n'oublie jamais que tu es petit-fils de mineur italien" : Hervé Guerrisi s'était rendu compte qu'il ne connaissait pas grand-chose du passé de son grand-père, et il était descendu jusqu'au bout de l'Italie, afin de creuser l'histoire et d'en apprendre plus sur ses racines. Au passage, il avait rencontré Mario Perrotta, et comme leurs histoires étaient semblables, il a décidé de créer en français les spectacles de Mario Perrotta sur ce thème de l'émigration italienne.

Dans "Cincali!", c'était un facteur, resté au pays, qui racontait l'histoire de ces hommes, de ces familles parties chercher une vie meilleure en Belgique, et qui écrivaient des lettres pour ceux restés au soleil dans le sud de l'Italie. Ce spectacle était superbe, et s'il se rejoue, je vous le recommande mille fois, à la fois un grand moment d'émotion théâtrale et un témoignage indispensable sur une réalité trop souvent ignorée...

Avec "La Turnàta", Hervé Guerrisi nous parle cette fois des travailleurs italiens partis au paradis de la Suisse, pour y travailler comme saisonniers. Contrat de travail encore plus pervers que le travail dans les mines, puisque le principe du contrat saisonnier, c'était 10 ou 11 mois de travail, puis au moins un mois de retour en Italie, et ensuite, si du travail se présentait à nouveau, ça repartait pour 10 à 11 mois, etc... Avec interdiction de changer de canton suisse d'un contrat au suivant (donnant une quasi toute-puissance à l'employeur, du bon vouloir de qui le travailleur italien dépendait), avec interdiction de faire venir femme et enfants.
L'histoire que nous raconte Hervé Guerrisi, c'est celle de Nino, petit garçon de 9 ans, clandestin en Suisse, qui pendant 5 ans a vécu enfermé dans 4m sur 5, parce qu'il n'était pas sur les papiers. Et en cette nuit du 19 au 20 juillet 1969, alors que le garçon est fasciné par ces 3 "stonautes" en excursion sur la lune, Nonno vient de mourir. Et pour ne pas le déclarer en Suisse, Nino, son père, sa mère, un ami syndicaliste, et Nonno, qui doit paraitre endormi à l'arrière de la voiture, vont retourner jusqu'au Salento, pour enterrer Nonno. Ils vont faire la turnàta, le grand retour au pays, et pas juste en visite, non, pour y rester définitivement.

Avec seulement une chaise... et tout son talent de conteur, Hervé Guerrisi nous embarque une fois encore dans un voyage dans l'histoire, entre éclats de rire et larmes au coin de l'oeil. Il incarne à merveille les différents personnages du récit, la candeur, l'innocence, la naïveté de Nino, qui raconte avec ses mots, et sans bien tout comprendre, cette aventure incroyable, puis se métamorphose pour jouer les autres, tels que Nino les raconte. Il a cette verve, ce débit rapide, ces gestes qui font bien ressentir le rythme initial du texte en italien, il a ce sens du détail pour nous faire voyager, imaginer et "voir" ces décors, les montagnes, et surtout les oliviers, la mer, le soleil... Il est une fois encore captivant, happant le spectateur dans son récit, partageant les émotions du gamin, sans nous lâcher une seconde, sans temps mort. Il instaure des silences d'émotion, de tension (il a même fait pousser un cri à une spectatrice qui a sursauté un peu fort à un moment donné). Il partage avec nous sa chaleur, ses émotions, ses convictions, avec une sincérité et une honnêteté profondes, et une dose de charme latin pas désagréable! Il vit et nous fait vivre cette histoire rocambolesque, nous fait rire, nous touche, nous émeut profondément. Enfin, par des parenthèses où il sort du personnage, il illustre le récit par des faits, des chiffres, des éléments historiques qui montrent à quel point la réalité était difficile pour ces travailleurs saisonniers, il explique les accidents, la discrimination, la perversité du système, la "démission" de l'état italien... et cite des témoignages actuels, où d'autres nationalités ont remplacé les Italiens, mais apparemment ce système existe toujours...

Au niveau du texte, j'ai trouvé "la turnàta" plus dur que "Cincali!". Même s'il y a des moments très drôles (l'explication du communisme et de la lutte des classes comme un match de foot, c'est génial, il fallait y penser!), la réalité décrite est particulièrement révoltante, le sort des émigrés et le racisme ordinaire sont écoeurants... J'avoue que je ne connaissais pas ces contrats saisonniers, même si ma maman m'a appris hier que le père de sa cousine avait été saisonnier avant de s'installer en France (et de mourir sur un chantier... ). Oui, si "Cincali!" m'avait particulièrement émue, c'est parce que moi aussi, je suis petite-fille de mineur italien, "vendu" par l'Italie pour quelques tonnes de charbon et venu travailler dans les mines de la région du Centre.

Bref, je vous recommande vraiment ces 2 spectacles du cycle "Italiani cincali" interprétés par Hervé Guerrisi: des moments de théâtre intenses portés par un comédien de talent, généreux et sincère, et un rappel de faits historiques pas si lointains et qui font partie de notre histoire européenne.

Hier soir c'était la dernière de "la turnàta" pour sa première tournée, mais le spectacle reviendra! Tenez-vous au courant, et dès que je vois des dates, je mettrai cet article à jour!

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Rédigé par Emelle

Publié dans #Théâtre

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Publié le 18 Janvier 2015

Fin de race

Après un mois de décembre plutôt chargé niveau sorties au théâtre, le mois de janvier est volontairement plus calme... Pour bien démarrer l'année, j'avais misé sur une comédie au Koek's à Bruxelles : "Fin de race". En toute honnêteté, c'est la fan de Kaamelott en moi qui avait guidé ce choix: avec Jacques Chambon et Gilles Graveleau dans la distribution (respectivement Merlin et le paysan Roparzh dans Kaamelott), ça me semblait un gage de qualité! De plus, Gilles Graveleau est aussi l'auteur de la pièce... Je ne connaissais pas son style, donc là-dessus, pas de garantie, mais j'étais curieuse!
Eh bien je n'ai pas du tout été déçue! J'ai passé une excellente soirée, un grand moment de folie et de rire, et c'est vrai que dans le climat actuel, ça fait du bien!

Le point de départ de l'intrigue est assez simple : un tsunami géant a ravagé la planète Terre. Deux rescapés, Toulouse et Victor-Hugo (pourquoi ça ne serait pas un prénom?), vivent en (plus ou moins) bons voisins, avec leurs échanges, leurs rituels, sur ce qui semble être une île. Un jour, une jeune femme, Ariane, débarque sur l'île et leur annonce qu'elle a reçu une mission (écrite dans le sable) : sauver l'humanité en repeuplant le monde. Seulement voilà, nos 2 rescapés sont les deux seuls mâles encore vivants sur Terre. Et choisir le meilleur (ou le moins pire) géniteur parmi ces deux types qui n'ont pas inventé l'eau froide (non je vous jure, à mon avis, même pas l'eau froide), ça ne va pas être une mince affaire...

Je ne vous en dirai pas plus sur l'intrigue, et surtout, je ne vous dévoilerai pas la fin, parce qu'elle est parfaitement logique mais que je ne m'attendais pas du tout à ça! L'écriture de Gilles Graveleau est impeccable, pleine de jeux de mots souvent bien tirés par les cheveux, et d'expressions approximatives. Les personnages sont sympathiques, les deux abrutis qui ont des problèmes de vocabulaire (mais pas de botte secrète! ;) ) sont hilarants avec leurs tournures de phrases improbables et leurs combats "chorégraphiés" (et verbaux!), avec un côté très enfantin. Gilles Graveleau et Jacques Chambon s'en donnent à coeur joie, ils s'amusent, ils jouent, on dirait vraiment deux gosses dans des corps d'adultes, et ils se donnent à fond ! Au milieu, la pauvre Ariane est effondrée et n'est pas sûre d'avoir envie de faire un enfant avec l'un de ces débiles, finalement... Alexandra Bialy est parfaite dans ce rôle, avec des mimiques entre incrédulité et désespoir, et aussi une belle dose d'énergie et un talent comique certain! Bref, c'est délirant, doucement absurde (enfin pas tant que ça, finalement...), joyeusement potache parfois, on dirait vraiment 3 grands gamins qui s'amusent, et leur enthousiasme est communicatif. D'ailleurs Gilles Graveleau se permet quelques petites sorties du texte (après tout c'est l'auteur, il peut), provoquant des fous rires dans la salle, et des sourires de ses partenaires dont les yeux brillent et pétillent... Mais ce sont des professionnels donc ils enchaînent sans problème et sans vraiment craquer, même si quand une gifle d'Alexandra donnée avec fougue a presque éborgné Gilles, le fou rire était presque là pour les comédiens aussi (et ce n'était pas du cinéma, il avait vraiment l'oeil rouge après, le pauvre!).

En résumé, "Fin de race" est un spectacle rafraichissant, un joyeux délire qui détend, qui fait du bien, mené tambour battant par 3 comédiens pleins d'entrain, d'énergie, de générosité et de talent, qui vous fera passer une bonne soirée sans prise de tête! Pour les fans de Kaamelott, allez-y plutôt deux fois qu'une, parce que l'écriture n'est pas très loin de l'esprit Kaamelott quand même, enfin il y a un certain cousinage dans la manière dont les deux protagonistes masculins s'expriment... Ils ne se saignent pas aux quatre fromages comme Perceval, mais c'est un peu l'idée quoi... D'ailleurs en voyant cette pièce, on ne s'étonnera pas de la manière dont Alexandre Astier a écrit les répliques de Roparzh, une fois encore c'est taillé sur mesure et visiblement assez dans le style de ce que fait Gilles Graveleau!

Il vous reste jusqu'au 24 janvier pour voir cette pièce au Koek's, alors ne trainez pas, c'est une petite salle en plus! Infos et réservations sur leur site!

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Rédigé par Emelle

Publié dans #Théâtre, #Bruxelles

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