Publié le 30 Novembre 2014

Je mens, tu mens!

J'avais loupé cette pièce la saison dernière, alors vu les bonnes critiques, je me suis décidée à profiter de la reprise de cette année pour la caser dans mon agenda.

"Je mens, tu mens!" aborde un sujet rarement évoqué au théâtre: la sexualité féminine. Le texte est signé Susann Heenen-Wolff, psychanalyste clinicienne... et se résume (malheureusement) assez facilement: la femme n'atteint (quasi) jamais l'orgasme uniquement par la pénétration. Voilà. Ce message est inclus dans une intrigue : un couple de quadragénaires reçoit un couple d'amis plus jeunes, et après une partie de bridge, des mimes et quelques bouteilles de bons vins, la conversation s'oriente sur la "première fois" de chaque convive, puis glisse vers le plaisir féminin, la frigidité, le bon vieux débat "vaginale ou clitoridienne?" et le lot de gêne, de mensonges, de dissimulations pour ne pas vexer l'homme, d'incompréhensions de la part du partenaire masculin, qui vont avec ces sujets. La conversation se poursuivra ensuite au sein de chaque couple, puis lors d'une rencontre entre les amies dans un café, enfin lors d'un deuxième diner. Le tout est accompagné de nombreuses citations essentiellement freudiennes...

Vous l'aurez compris au ton de mon résumé, j'ai trouvé dommage que l'histoire tourne en rond autour d'un seul message et s'apparente finalement plus à une 'conférence' théâtralisée dans une histoire qu'à une vraie intrigue. A croire que la confrontation homme-femme sur ce thème doit rester stérile... On ne peut pas vraiment dire que les personnages évoluent énormément dans cette pièce, et il y a un peu trop de citations à mon goût. Malgré cela le texte est plutôt drôle, même si certains rires dans le public trahissent à mon avis plus une gêne qu'autre chose... Mais de nombreuses scènes sont plutôt amusantes et se jouent des clichés avec humour, et montrent aussi la gêne et le malaise que des discussions ouvertes et sans tabous (ni clichés, justement) sur la sexualité d'un point de vue féminin, peuvent encore générer. Dommage que la réflexion n'évolue finalement pas tant que ça et se limite plutôt à un constat, répété encore et encore sans vraiment faire son chemin dans la tête des personnages masculins...

Heureusement, il y a 2 choses très positives par rapport à cette pièce: la mise en scène et le jeu des acteurs! Commençons par là : les 4 comédiens : Fabrice Rodriguez, Quentin Minon, Mathilde Rault et Stéphanie van Vyve sont excellents! Ce n'est probablement pas si simple de jouer avec autant de naturel un texte qui aborde l'intimité sexuelle sans fausse pudeur ni grivoiserie, mais de façon claire, directe, et presque 'technique'. Les filles sont particulièrement brillantes, Mathilde Rault amenant toute sa fraîcheur à un personnage assez sérieux et intello, et Stéphanie Van Vyve jonglant avec les mimiques et expressions à mesure que les discussions avancent et qu'elle espère faire comprendre des choses, à demi-mot, à son compagnon...

La mise en scène de Christine Delmotte est pour moi le point fort de ce spectacle: la 'mise en abîme" cinématographique fonctionne bien (et la fin est juste géniale, du coup!), les jeux d'ombres au début sont magnifiques et rendent la première scène très poétique. L'idée de remplacer les décors par une inscription en fond d'écran indiquant le lieu et le moment de la scène fonctionne bien, c'est ingénieux, et on rit lorsque les comédiens racontent, miment et bruitent les didascalies... Bref l'imagination est sollicitée et c'est bien agréable, puis on se centre bien sur le jeu des comédiens aussi du coup, et comme ils sont bons, c'est réussi! L'idée d'utiliser du Kurt Weill dans la bande son m'aura rappelé des souvenirs d'Avignon (mais ça c'est très personnel évidemment! ;) )... Le but est de souligner que c'est une pièce "politique", "militante", insistant sur ce sujet encore tabou de la sexualité féminine... Je suis un peu moins convaincue sur cet aspect, j'ai l'impression que la pièce montre surtout que les hommes "savent" mais ne veulent pas entendre et préfèrent prétendre qu'ils ne savent pas, qu'ils ne comprennent pas, parce qu'au fond, ça les arrange. Je suis d'accord que c'est une généralité mais c'est un peu le constat de la pièce il me semble, donc je vois pas bien en quoi c'est politique de dire ça...

Si vous voulez vous faire votre opinion, ou bien si vous cherchez un moyen d'entamer la discussion sur le sujet de l'orgasme féminin avec votre amoureux... "Je mens, tu mens!" se joue jusqu'au 6 décembre au théâtre des Martyrs.

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Rédigé par Emelle

Publié dans #Théâtre, #Bruxelles

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Publié le 23 Novembre 2014

L'école est finie!

"Voilà, mesdames et messieurs, les professeurs qu'on forme. Ecrivez "conforme" comme vous voulez. Moi, je l'écris en un seul mot". Caroline, presque diplômée et future professeur "de français", s'adresse directement au public dans ce seul en scène écrit par Jean-Pierre Dopagne, qui parle, vous l'aurez compris, de l'école, de l'enseignement.

Caroline, jeune femme de 22 ans, enceinte, est en train de repeindre son appartement. Dans son prologue, elle évoque un viol, mais on comprend bien qu'il est symbolique... Elle nous prévient, elle va nous raconter son histoire, mais elle ne sait pas encore en combien d'actes. La scène 1 de l'acte 1 démarre à sa naissance, c'est sûr, mais ensuite, il y aura des ellipses temporelles (elle vous expliquera gentiment ce que c'est, si vous ne savez pas)... Depuis la maternelle où elle aimait les "rayons de couleur", Caroline ne rentre pas dans les moules, ni dans les cases. Elle n'est pas très douée à l'école, mais pourtant on lui répète 'très bien', car on n'attend pas grand chose d'elle. Elle se considère comme nulle, et on n'est pas très exigeant, avec les nuls. Pourtant, au fil de sa scolarité, l'élève médiocre rencontrera quelques professeurs qui la marqueront et lui feront entrevoir d'autres horizons, d'autres livres que les textes pré-mâches qu'on lui demande de lire à l'école, elle découvrira la beauté des participes passés, du subjonctif, l'écriture de Dickens. Alors elle choisira d'entrer à l'université pour devenir prof de français. Mais le manque d'habitude de l'effort n'a-t-il pas rendu ce rêve trop difficile à concrétiser? Est-elle à la hauteur? Et surtout... la réalité de cette formation, de ce qu'on attend d'elle, les doctrines et sacro-saints principes et méthodologies des pédagogues dans leurs tours d'ivoire loin du terrain ne transformeront-ils pas ses grandes espérances en profonde désillusion?

Le texte de Jean-Pierre Dopagne n'est pas tendre avec l'enseignement actuel et ne manque pas d'en souligner les lacunes, les dérives, les problèmes... Non dépourvu de noirceur et d'un certain cynisme sur la société et ses élites (qui n'ont pas intérêt à former trop de monde à faire preuve d'esprit critique et à "être libre"), ce texte est très joliment écrit et ne manque cependant pas de poésie. Le personnage de Caroline est à fleur de peau et hurle parfois sa rage et son désespoir, son envie de "conduire en dehors" les élèves qu'elle éduquera plus tard. La tentation de baisser les bras est là, bien sûr, mais la demoiselle est une révoltée qui n'a pas envie de suivre les rails et qui rêve d'autre chose pour l'école et l'enseignement. Sans trop vous en dire, la fin de la pièce est positive, comme une ode à la liberté, une manière de sortir des grilles (d'évaluation, de lecture, de programme,...).
Je sais que tout le monde ne partage pas mon avis : la personne qui m'accompagnait n'a pas du tout aimé, trouvant que la pièce ne soulignait que du négatif et que c'était déprimant de nous rappeler tout ça... moi au contraire j'y ai trouvé un écho à ma vision de la société et une manière positive de ne pas se résigner, de cultiver ouverture d'esprit et créativité, même si c'est en douce et un peu en dehors du système scolaire, donc dépendant du bon vouloir de chacun et du côté stimulant de l'entourage des enfants... Ce texte a le mérite de poser de bonnes questions, de susciter des réflexions et espérons qu'il donnera des idées à certains responsables de l'enseignement, psycho-pédagogues ou ministres...

Sur un plan théâtral, la mise en scène de Cécile Van Snick est très élégante, jouant avec de jolies lumières (d'Alain Collet) et ombres, les ambiances sont bien soulignées par les choix musicaux en fond également, entre piano et riffs de guitares électriques. Le décor est simple mais ingénieux, j'aime bien l'idée de l'appartement qui prend forme petit à petit et se peint, se meuble, se décore au fur et à mesure que Caroline parcourt ses souvenirs de vie et d'éducation. En plus cela permet un jeu moins statique, toujours délicat pour un seul en scène.

Parlons enfin de la comédienne, Chloé Struvay. Je l'ai trouvée absolument géniale! Elle joue avec énormément de naturel, apporte une belle fraîcheur à cette écorchée vive qui veut encore s'accrocher à ses rêves. Son jeu est impeccablement juste, elle fait passer beaucoup d'émotions et est vraiment touchante. Bref, un vrai coup de coeur pour une jeune comédienne décidément prometteuse (j'ai un bon souvenir de sa Lucy dans une version de Dracula vue au Public il y a quelques années).

Il ne reste que quelques dates au Blocry à Louvain la Neuve pour aller voir cette pièce et lancer le débat sur ce que devrait être l'école! Mais la pièce sera peut-être encore en tournée ailleurs après? Pour le Blocry en tout cas, infos et réservations sur le site de l'atelier-théâtre Jean Vilar.

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Rédigé par Emelle

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Publié le 16 Novembre 2014

Finement joué

Le théâtre Le Public continue à fêter ses 20 ans cette saison, et pour cela, quoi de plus festif qu'un vaudeville "commandé" sur mesure à Bernard Cogniaux, et réunissant notamment les"patrons" du Public sur scène?

Après "Cabaret" et "Tuyauterie", deux spectacles qui m'avaient bien emballée, voici donc la 3ème pièce choisie pour mon abonnement cette saison au Public : "Finement joué". Eh bien... J'ai à nouveau passé une excellente soirée au théâtre! Décidément cette saison des 20 ans tient toutes ses promesses pour le moment! En même temps, ce n'est pas non plus un scoop, et ce n'est pas pour rien que je continue à m'abonner chaque année au Public : depuis 2005 (bah oui malheureusement tant que j'étais étudiante à Mons c'était plus compliqué d'aller au théâtre à Bruxelles, d'ailleurs avoir raté leur 'Othello' avec Guy Pion en Iago est l'un de mes plus grands regrets de théâtre...), bref, depuis 2005 donc, même s'il m'est arrivé de ne pas accrocher à certains spectacles, la qualité est toujours au rendez-vous, tout comme la diversité des genres, et un vrai respect des spectateurs... Je l'ai déjà dit, j'ai une tendresse particulière pour ce lieu, probablement mon théâtre préféré à Bruxelles!

Mais revenons à "Finement joué"! L'histoire, sans trop vous en dévoiler, est la suivante : un hôtelier, largué par sa femme, en a marre de gérer un hôtel qui part en ruine, et semble prêt à jeter l'éponge et fermer, soutenu par la femme de chambre, seul membre du personnel encore présent... Oui, mais, 2 clients ont réservé pour aujourd'hui, et à force de tergiverser, les voilà qui arrivent (en avance, parce que la nationale 87, après 8h, ça ne roule plus!). Une inspiration subite de la femme de chambre va les amener, le patron et elle, à se faire passer pour un couple de clients, à la recherche de l'hôtelier qui a disparu! Mais les 2 vrais clients comptent profiter un peu de l'endroit, lui en pêchant, elle en peignant des aquarelles, avant de chercher un autre hôtel! Pour les convaincre de partir, il va falloir la jouer finement... D'autant que l'arrivée d'une autre cliente bien mystérieuse et bien décidée à s'incruster, ne va pas simplifier les choses...

Comme indiqué dans la présentation, il s'agit bien d'un vaudeville, donc n'en attendez pas autre chose: c'est vraiment un vaudeville, devant lequel on rit beaucoup et de bon coeur! Et c'est un très bon vaudeville, bien écrit par Bernard Cogniaux (qui signe aussi la mise en scène) : thème original (non, ce ne sont pas des histoires d'amants et de maîtresses dans les placards), suspense (c'est que l'histoire prendrait presque des allures de polar... oui, presque... Pour notre plus grand plaisir), quiproquos en cascade, et jeux de mots ou de sonorités souvent hilarants et bien trouvés! (mais de vous à moi, j'avoue, c'était qui finalement, ce Gérald qui vit dans le péché? ;) ). Bon, le seul petit bémol éventuel, c'est la fin qui laisse un peu sur sa faim le spectateur.. Mais n'est-ce pas un peu la règle d'un vaudeville, de ne pas vraiment finir?

En plus d'une histoire sympathique, des clins d'oeil au théâtre ajoutent au plaisir de la pièce : évidemment, ce pauvre hôtelier avait ouvert son hôtel 20 ans auparavant avec sa femme ! Et lorsque dans une scène, le personnage joué par Patricia Ide s'écrie (on se demande un peu pourquoi d'ailleurs), à propos de l'hôtelier, "comment peut-on quitter un homme comme ça?", c'est trop mignon :)

La complicité des comédiens fait plaisir à voir, et tous rivalisent de talent pour nous faire rire, avec énergie, mimiques en tous genres, et un jeu très juste, avec juste ce qu'il faut de folie sans tomber dans la caricature exagérée! Michel Kacenelenbogen est parfait en hôtelier dépassé par les événements, qui court pour rattraper ses mensonges, et miaule de chagrin quand on évoque sa femme! Cathy Grosjean est impeccable en femme de chambre qui dit ce qu'elle pense, et tente de sauver la situation comme elle peut. Le couple de clients est incarné par une Patricia Ide totalement géniale en 'créative touche à tout' un peu hippie - flower power tout ça, et complètement à l'ouest et dans sa bulle, et un Claude Semal à l'accent bruxellois prononcé, impulsif et le cerveau un peu trop près de la casquette de pêcheur! Quant à la mystérieuse cliente, elle est interprétée par Marie-Paul Kumps, pareille à elle-même, souvent assez sarcastique, et ma foi, je dois admettre qu'à l'entracte, je me demandais encore qui était vraiment ce personnage! Enfin, Olivier Darimont complète la distribution dans le rôle d'un type musclé, tatoué et un brin sadique à propos de qui je n'en dévoilerai pas plus...

En résumé, même si je ne suis pas critique d'un célèbre guide, je décernerais volontiers à Michel Kacenelenbogen les étoiles dont son personnage rêve, pour ce lieu créé il y a 20 ans et auquel il s'est donné corps et âme! ;)

Et je vous encourage à aller voir "Finement joué", car ça vous mettra de bonne humeur : rien qu'en repensant aux différentes scènes pour écrire cet article, j'ai le sourire aux lèvres! :) La pièce se joue jusqu'au 13/12 dans la grande salle du Public. Infos sur leur site!

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Rédigé par Emelle

Publié dans #Théâtre, #Bruxelles

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Publié le 11 Novembre 2014

Les mains sales

Petit préambule sous forme de conseil avant de vous parler vraiment de la pièce: aller la voir sous antibiotiques et avec une otite n'est pas forcément une bonne idée, pas tellement parce que la pièce dure 2h30 sans entracte (franchement, ça va, le temps ne parait pas si long!), mais parce que certaines scènes sont plutôt agressives pour les oreilles et risquent d'agresser des tympans déjà douloureux...

Ceci étant dit, je ne pense pas que mon état physique m'ait empêché d'apprécier la pièce... néanmoins, j'ai un peu de mal à vous en parler et j'ai hésité à écrire cet article. Parce que ... comment dire.... je trouve beaucoup de qualités à cette pièce, mais j'ai "bloqué" complètement sur l'interprétation d'une comédienne, et ça m'a empêché de vraiment entrer dans la pièce, et me laisse finalement mitigée sur l'ensemble. Or, loin de moi l'idée de démolir la comédienne en question, je pense que c'est plutôt un choix de mise en scène, qui semble plaire à la plupart des gens d'après ce que j'ai pu lire ou entendre de la pièce, en plus, mais qui m'a crispée, et donc, déplu. Même si je peux en comprendre la justification, pour moi c'est trop excessif. Mais commençons par l'histoire, sinon vous n'allez rien comprendre à ce que j'écris!

"Les mains sales" est une pièce de Jean-Paul Sartre, pas une pièce politique mais une pièce sur la politique. Hugo, jeune intellectuel idéaliste, "fils de riche" qui n'a jamais connu la faim et a rejeté sa famille pour s'engager dans un Parti révolutionnaire, vient de sortir de prison pour bonne conduite. Il y purgeait une peine après avoir assassiné Hoederer, l'un des chefs du Parti.... sur ordre d'un autre chef, Louis, car Hoederer voulait pactiser avec "l'ennemi" pour accéder au pouvoir, et Hugo, jusque là auteur pour le journal du Parti, rêvait d'action, de reconnaissance, d'acceptation et avait demandé la mission.
Hugo rend visite à Olga, son ancienne protectrice, celle qui l'a fait entrer au Parti. Elle doit le jauger, voir s'il est "récupérable", car pendant son incarcération, la ligne du Parti a quelque peu... changé. Il va donc lui raconter les journées qui ont précédé l'acte, lui expliquer pourquoi il a finalement tiré sur Hoederer, alors qu'il était infiltré chez lui comme secrétaire, en compagnie de sa femme, Jessica. L'essentiel de la pièce est donc un flash back sur ces 10 jours, avant de revenir au présent à la fin et connaitre le 'jugement' : Hugo est-il récupérable ou pas?

Si l'on peut voir la pièce comme un thriller (certains éléments de mise en scène reprenant un peu cette idée, notamment certaines musiques), le suspense n'est pas grand ni sur l'issue, ni sur les raisons qui pousseront Hugo au meurtre... cela n'empêche pas une certaine tension croissante et plutôt bien rendue, tant dans le jeu que dans la mise en scène. Mais l'essentiel n'est pas là, et le texte de Sartre fourmille d'idées et de questionnements, sur l'être humain, sur la politique, les idéaux face au pragmatisme et la nécessité (ou non) de faire des concessions, le réel et le 'théâtre', la mise en scène, le mensonge,...

Ce n'est pas un texte facile, et la grande réussite de la mise en scène de Philippe Sireuil, et du jeu absolument impeccable de Joan Mompart (Hugo) et Roland Vouilloz (Hoederer) c'est de le rendre accessible, fluide et résolument actuel. Le refus du metteur en scène de choisir un contexte historique précis (on commence avec un film sur la Gestapo, mais dès la scène suivante c'est un marteau et une faucille qu'on repère en haut de la scène...) dans lequel situer la pièce, contribue grandement à y entendre des vérités toujours d'actualité (toutes proportions gardées, l'un des échanges entre Hoederer et Hugo sur le choix entre rester un parti révolutionnaire, d'opposition, ou se mêler au pouvoir, aurait pu avoir lieu chez Ecolo il y a quelques années).

Il y a de très bonnes idées dans la mise en scène, des éléments plus ou moins discrets qui soulignent des situations, et la scène des négociations entre Hoederer, le Prince et Karsky est particulièrement réussie (même si mon oreille a moyennement apprécié...). L'allusion à Hamlet aussi, car ce Hugo, avec l'ombre du père derrière lui, face à quelqu'un qui l'accueille et lui parle presque comme son fils, ce Hugo qui parle (parfois beaucoup) trop, tergiverse, hésite, je le tue, je le tue pas, je me tue?, a certainement beaucoup de points communs avec le prince de Danemark... Par contre, le crâne, c'était obligé? Je sais je suis exigeante mais est-ce vraiment un élément obligatoire dès qu'on mentionne Hamlet? Ah oui, et tant que je suis dans les remarques autour de Shakespeare, même si je comprends bien le choix d'une certaine citation (en VO) rappelant que la vie est un conte raconté par un idiot pour souligner la dualité jeu/réalité présente dans la pièce, je cherche encore le rapport de la scène où elle intervient, avec Macbeth...

Ces détails mis à part, je dois dire que j'ai globalement apprécié la mise en scène et le jeu des acteurs (Simon Wauters et Thierry Hellin, qui interprètent les gardes du corps de Hoederer, méritent d'être cités aussi car ils apportent des éléments comiques bienvenus dans de nombreuses scènes)...
Avec une exception : le personnage de Jessica. La femme de Hugo, femme-enfant, toujours dans le jeu, naïve, innocente, ne prenant rien au sérieux, est sans doute le seul personnage dont les idées évoluent dans la pièce, et je n'ai pas ressenti ça dans son jeu. Je l'ai trouvée profondément agaçante, à minauder, rire, pleurnicher mais pas pour de vrai, une vraie caricature de blonde... Je peux comprendre que le but soit d'accentuer le côté enfantin du personnage qui joue à être sérieuse ou triste, en le théâtralisant à l'excès mais là pour moi c'est vraiment beaucoup trop! Un peu plus de nuances, aurait de mon point de vue rendu le personnage plus intéressant. Mais bon, c'est un avis, et comme je le disais plus haut, c'est un choix de lecture du personnage par le metteur en scène, donc pas une critique envers la comédienne (Berdine Nusselder).

Au final, je suis donc mitigée: il y a du bon, du très bon dans cette pièce, mais aussi des passages que je n'ai pas aimés du tout...
Si vous voulez vous faire une idée par vous-mêmes, la pièce se joue au théâtre de Martyrs jusqu'au 7/12. Plus d'infos sur le site du théâtre, réservations en ligne ici.

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Rédigé par Emelle

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Publié le 2 Novembre 2014

Le portrait de Dorian Gray

Le théâtre des Galeries propose, comme 'classique sérieux' (si j'en crois les abonnés que j'ai entendu discuter à l'entracte ;) ) de la saison, une adaptation théâtrale du roman d'Oscar Wilde, "Le portrait de Dorian Gray". Adaptation signée Fabrice Gardin et Patrice Mincke, et que j'ai trouvée très réussie! Vraiment, j'ai passé une très bonne soirée aux Galeries en allant voir ce spectacle.

L'histoire est celle d'un jeune dandy, Dorian Gray, nouvelle coqueluche des salons mondains londoniens et d'une éclatante beauté. Son ami peintre a capturé cette beauté, cette fraicheur, cette innocence dans un tableau, un portrait du jeune homme dont ce dernier est à la fois amoureux et jaloux: il donnerait tout, même son âme, pour garder sa jeunesse et que le portrait vieillisse à sa place. Etrangement, ce souhait va se réaliser, et tandis que Dorian, suivant les préceptes de son ami et "mentor" Lord Henry, s'adonne aux plaisirs et à la débauche, sa jeunesse reste intacte et c'est le portrait qui vieillit et représente toute la noirceur de l'âme de Dorian.

Adapter un roman au théâtre n'est jamais évident, et le risque d'être trop littéraire, de manquer de fluidité et de spontanéité au niveau des dialogues est grand, surtout ici. Car l'oeuvre d'Oscar Wilde reprend de nombreuses thématiques chère à l'auteur irlandais: la suprématie de la Beauté et de l'art sur la morale et l'âme humaine, la nécessité de tout essayer, de prendre du plaisir et de céder aux tentations... (et quelques considérations franchement misogynes, bouh! ;) ). Lord Henry, sorte de projection d'Oscar Wilde lui-même, énonce les idées et théories de l'auteur, et pourrait vite devenir pontifiant et difficile à suivre.

Pour moi, cet écueil est évité dans ce "Portrait", probablement surtout grâce au grand talent de Benoît Verhaert qui est absolument brillant dans le rôle de Lord Henry, parfait dandy froid, cynique, flegmatique, profitant des plaisirs de la vie, et manipulant le jeune Dorian pour lui insuffler ses idées, sa personnalité, en faire son double parfait, l'écho de ses théories... la beauté et la jeunesse de Dorian lui permettant d'expérimenter plus loin que Lord Henry ne pourrait le faire. S'il semble amoureux du jeune homme, ne l'est-il pas plutôt de son image qu'il y retrouve, tout comme Dorian aime son reflet dans le portrait? Narcisse n'est pas loin dans cette pièce non plus, ni Faust et Méphisto... Et là encore, Benoît Verhaert est parfait, à la fois dandy et un peu inquiétant, presque diabolique... OK, ce n'est pas une découverte mais j'ai l'impression que ce genre de rôle lui va comme un gant!

En face, Damien De Dobbeleer s'en tire très bien, évoluant d'un personnage tout en fraicheur et naiveté vers un type franchement cynique, dépravé, que ses amis craignent et fuient. Par contre, comme l'histoire se centre sur ces deux protagonistes, les autres personnages manquent un peu d'épaisseur, malgré des interprétations tout à fait correctes des comédiens (néanmoins, contente de revoir Myriem Akheddiou qui est une comédienne que j'aime beaucoup!).

La mise en scène de Patrice Mincke est à la hauteur. Une scène dépouillée au début, des éléments de décor amenés au gré des scènes, permettent de se retrouver aussi bien dans les salons de l'aristocratie que dans le brouillard des bas fonds de Londres ou dans un théâtre miteux. La mise en lumières est particulièrement réussie, formant de jolis tableaux et jouant très bien entre la pleine lumière brillante et la quasi obscurité. La musique accompagne parfaitement la mise en scène et rend très bien les différentes ambiances. De plus, le choix de plutôt suggérer la noirceur et la décadence de Dorian Gray (nous ne verrons pas le tableau devenu noir, vieux et laid!) et de garder les apparences plutôt belles est selon moi tout à fait justifié au vu du texte.

Le seul reproche que je pourrais faire au niveau de la direction d'acteurs, c'est que c'est assez classique, un peu lisse et que ça manque un peu d'émotions: je n'ai pas particulièrement vibré aux péripéties de l'histoire, pas ressenti de vive répulsion à l'égard de Dorian... Mais j'ai adoré écouter ce très beau texte, apprécié la psychologie des personnages et la philosophie des idées développées, je ne me suis pas ennuyée une minute et j'ai trouvé ça esthétique et agréable à suivre, intéressant, emballant même sur le plan de la réflexion... Comment dire? Intellectuellement intéressant sans être chiant?

Bref, un très bon moment de théâtre, dont vous pouvez encore profiter jusqu'au 16/11. Infos et réservations sur le site des Galeries.

PS [ qui n'a rien à voir avec cette critique mais que je ne peux m'empêcher d'écrire] : Je fais le voeu qu'un jour, un metteur en scène britannique ait l'idée d'adapter ce roman à la scène également, et qu'il choisisse David Tennant pour interpréter Lord Henry. J'ai l'impression que cela pourrait donner un résultat particulièrement... brilliant! ;)

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Rédigé par Emelle

Publié dans #Théâtre, #Bruxelles

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